30/03/2008Prostitués fin de siècle
A droite, Violette, en fait nommée Gabrielle au moment de sa naissance à Tulle, vingt-quatre ans plus tôt. Elle est sans doute photographiée dans la maison close de la rue des Pans-de-Gorron, au Mans, dont elle était pensionnaire. Elle en porte en tous cas la tenue : chemise, jupon et jarretières. Contre elle se tient André, employé de commerce au Mans, fréquentant la maison depuis quelques temps.
La photo est conservée, avec leurs quelques courriers, aux archives municipales du Mans : ils avaient décidé de se tuer ensemble, une nuit de novembre 1914. Après s’être enivrés de champagne et de cocaïne, André tire sur Violette, sans la tuer (l’ivresse ?). Retournant l’arme, il ne se manque pas. L’employé de commerce devait se présenter cinq jours plus tard devant le conseil de révision, avant un éventuel départ pour le front. Tout le monde ne peut pas être Lazare Ponticelli.
Sur les listes de "morts pour la France" on m’indique le nom de Raoul Sueur, tué à l’ennemi en Champagne, le 10 janvier 1916. Ce Parisien, garçon crémier célibataire, est cité dans d’autres circonstances par Régis Revenin. En avril 1907, il était découvert derrière les rideaux d’une chambre, au deuxième étage d’une maison de tolérance, 68 rue du Château-d’Eau (Paris, Xème), officiellement seulement hétérosexuelle. Dans la pièce se trouvaient aussi deux pensionnaires féminines, en peignoir de fantaisie. Raoul Sueur avait suivi une première fois dans la maison un homme rencontré sur les grands boulevards, lieu de drague connu. La tenancière lui avait proposé de revenir, « lui disant qu’il aurait 2 francs chaque fois qu’il ferait le "voyeur" et 5 francs lorsqu’il remplirait un rôle dans une partie d’homme. »
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Jacques Termeau, Maisons closes de province, Editions Cénomane, 1986.
Régis Revenin, Homosexualité et prostitution masculines à Paris, 1870-1918, L’Harmattan, 2005.
13/03/2008Flirt espagnol, V.O.
(Velàzquez, 1623-1624, détail, Prado.)
A Saragosse, en janvier 1661, Jusepe Francìn, musicien contralto de trente ans, employé par la cathédrale de la ville, s’installe sur un banc de pierre près du pont de la comtesse de Guimarans, finissant une promenade. Il s’assoit à côté d’Ignacìo Jordàn, déjà sur le banc. Au bout d’un moment, comme s’il s’agissait d’un jeu, Jusepe Francìn prend la main de son voisin dans la sienne : "cette main, c’est à qui… c’est pas la mienne ?" Il précise : "les quatre humeurs se mélangent en une seule pour qu’il m’aime." Jòrdan, à l’aise, répond dans le même ton. Plus tard, au moment de se quitter, ils se tiennent de nouveau la main, n'ayant pas quitté leur banc.
Rentrant chez lui le lendemain, le musicien est informé de la visite de Jordàn qui le cherchait. Ils se retrouvent dans l’après midi et partent ensemble voir un peintre. Cheminant côte à côte rue de l’hôpital, Jusepe Fràncin demande à Jòrdan ce qu’ont été ses rêves de la nuit et dans quels sentiments il s’est endormi. "Tu me le demandes ? Tu le sais bien…" Jòrdan ajoutera : " hombre, qu'est-ce que tu m'as fait ? Ce qui me tue, brave pédé [picarito], c’est toi."
Devant la maison du peintre, pensant ne pas être vus, ils s’embrassent.
Rien, encore, ne pouvait être retenu par l’Inquisition : l’interrogatoire de Francìn s’efforce bien de le montrer, marquant aussi, même, le "plaisir de retracer les moments forts de ce qui fut un indéniable coup de foudre".
Des choses très contemporaines, finalement, avant une perception sociale de l’"homosexualité" dans la seconde moitié du XIXème siècle.
(La rencontre de Francìn et Jordàn est rapportée dans André Fernandez, Au nom du sexe, Inquisition et répression sexuelle en Aragon (1560-1700), L’Harmattan, 2003, pp. 293-294.) 11/03/2008Claude François is alive
On remarquera les objets à ses pieds, apparentant cependant ce portait postume à une des biens connues Vanités.
(Gerard ter Borch, portrait-mémorial de son demi-frère, Moses ter Borch, c. 1668, Rijksmuseum à Amsterdam.) 06/03/2008Interprétation
Pieter Codde. La Mélancolie, huile sur bois, musée des Beaux-Arts de Lille.
Le personnage prend la pose traditionnelle du mélancolique, près de ses volumes. Problème de connexion ADSL ou bien méditation sur la valeur sociale de l’amour gay ? La position générale du personnage, de son bras gauche, l’absence d’expression, le monochrome terreux, donneraient au tableau le sens mélancolique du titre retenu.
Ou peut-être pas. Peut-être le personnage attend-il simplement de pouvoir rallumer sa pipe ; ou bien est-il perplexe, comme je l’étais tout-à-l'heure, tâchant de lire entre les lignes de mon Robert (édition 1990) :
« AMOUR [amur]. n. m. (…) 3°. Inclination envers une personne, le plus souvent à caractère passionnel, fondée sur l’instinct sexuel mais entraînant des comportements variés. (...) Equivalent de ce sentiment dans le cas d’homosexualité. "Qui donc devant l’amour ose parler d’enfer !" (Baudel.). »
Peut-être pas de quoi se poser le poing sur la tempe ; on espère cependant que les dernières mises à jour du dictionnaire assimilent davantage les variantes amoureuses, hétéro et homo.
03/03/2008Marc Papillon de Lasphrise
"Le Palladin heureux couronnera son chef
De Palmes, de Lauriers, de Myrtes et de Charmes,
Il me suffist qu’ils soyent à l’entour de mes armes,
N’ayant eu pour tous biens qu’honorable méchef *."
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(*mauvaise aventure)
Joli portait, encombré de verdures, que celui du capitaine de Lasphrise, alors retiré dans les environs d’Amboise. La gravure se découvre par hasard, placée après plusieurs textes des Premières Œuvres poétiques (1597). Le personnage est curieux (autant que son patronyme), exemple de ces soudards-poètes de la seconde moitié du XVIème siècle dont Yourcenar a tiré son Henri-Maximilien Ligre.
Il illustre un monde déjà fini, et jamais que très rhétorique, où il était donc question de paladins désargentés et de mérites symbolisés par des feuillages. Les "armes" ne sont pas moins désuètes, tel le bassinet sous la main gauche. La vie du capitaine de Lasphrise, potentiel Quichotte, s’était bien passée aux armées, à travers l’Europe des guerres de religion et jusqu’en Afrique du Nord, et de temps à autre à la cour.
Ses amours ressemblaient sans doute, enfin, à celles d’Henri-Maximilien Ligre : des vers de Lasphrise rendent compte des charmes de "mignons", comme de ceux de Noémie et de Renée.
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